Bonjour Arnaud

Merci d’avoir accepté notre demande d’interview.

- Pouvez-vous tout d’abord vous présenter, et indiquer quelle est votre implication dans la lutte pour l’égalité parentale et la défense des droits des papas ?

Je suis un papa qui s’est trouvé confronté à cette dure réalité quand j’ai dû me battre pour obtenir la garde alternée de mes enfants de 5 et 8 ans contre l’avis de leur maman. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle s’y oppose, et je m’attendais encore moins à devoir déployer autant d’énergie sur une aussi longue période. Ce que j’ai pu apprendre, les leçons que j’ai pu en tirer, comme beaucoup je pense, je me suis dit qu’il fallait que j’en fasse bénéficier les suivants. Et puis ce combat m’a sensibilisé à la cause des pères, ou plutôt à la cause des enfants qui sont privés de leur père. Je ne fais partie d’aucune association, je respecte leur travail et je le soutiens souvent, simplement j’apporte ma contribution au débat sous un angle qui m’est propre. Mon objectif, c’est de tordre le cou aux idées reçues, à la mauvaise foi des opposants à la garde alternée et à la charge mentale qui pèse sur les pères à qui on ne cesse de dire qu’une maman c’est plus important qu’un papa et que vouloir la garde alternée c’est faire le malheur de ses enfants. Tout cela en ayant conscience que mes conseils peuvent aussi bien servir à des mamans et que, d’une façon générale, défendre la garde alternée c’est promouvoir l’émancipation féminine. Celles et ceux qui affirment le contraire sont d’une mauvaise foi effarante ...


- Comment réussissez-vous à rester positifs au milieu de toutes ces émotions négatives ?

Grâce aux enfants ! Ce sont eux qui m’ont dit – chacun à leur façon – « vas-y papa, la garde alternée ce sera bien ! ».  À chaque fois que je craignais de les décevoir, que ce soit évidemment la séparation, puis la garde alternée, le nouveau logement, les meubles et les habits d’occasion, ils m’ont épaté. Ils ont mis du soleil partout. Je leur dois de rester positif, dans les deux sens du mot « devoir » : pour eux et grâce à eux. Ils sont heureux et quand je les vois je sais que j’ai fait le bon choix.


A/ Vous êtes le webmaster de https://www.osez-la-garde-alternee.fr
- Comment est né « https://www.osez-la-garde-alternee.fr » ?


Au départ, il y a eu ces questions que je me suis posées à moi-même : pourquoi ai-je d’abord cru que la garde alternée était une mauvaise solution pour les enfants ? Pourquoi ai-je bêtement cru qu’ils seraient mieux avec leur mère, dans cette maison qu’ils avaient toujours connue, et qu’il valait mieux que je m’efface. Comment ai-je pu croire qu’ajouter ma quasi-disparition à la séparation serait mieux pour les enfants ? Que se serait-il passé si mes enfants ne m’avaient pas ouvert les yeux ? Combien de pères n’ont pas eu cette chance ? Combien d’enfants n’ont pas eu l’occasion ou le temps de dire à leurs parents que la garde alternée ce n’est pas un gros mot ?

Je suis arrivé à la conclusion que les hommes étaient victimes de stéréotypes et qu’ils avaient besoin d’un coup de pouce, ou d’un coup de pied parfois... En tout cas qu’on les pousse à envisager la garde alternée et à se donner les chances d’y arriver. J’aime faire des sites web, donc l’idée m’est venue naturellement d’agir par ce biais là.

Puis j’ai douté. On m’a rapporté trop de cas où le père est parti, du jour au lendemain, sans se soucier de ses enfants alors même que la mère faisait le nécessaire pour tenter de maintenir le lien. Je me suis demandé s’il était bien utile de prêcher dans le désert pour des gars qui ne veulent rien entendre.

Mais il y a eu une rencontre. Des gens qui ont le cœur sur la main, qui tiennent un gite rural et chez qui j’ai passé les vacances de Noël avec mes enfants. Depuis une semaine, ils s’occupaient de deux adolescents dont le père, la quarantaine, venait de faire un infarctus. Ils m’ont expliqué que cet ami se bat depuis deux ans pour obtenir la garde alternée et qu’ils sont allés jusqu’à acheter une maison qu’ils lui louent afin qu’il ait un domicile à proximité du collège des enfants. Malgré tout ça, il n’obtient pas raison. Là j’en étais convaincu : certains méritent vraiment qu’on les aide !



- Qu’est ce qui vous a poussé à aller vers les autres pour leur faire profiter de votre expérience et vos connaissances ?

Quand mon avocate m’a dit « Monsieur, vous êtes central dans la vie de vos enfants, c’est une évidence. Vous n’avez qu’un défaut : vous êtes un homme, donc il va falloir vous battre » j’ai mesuré toute l’injustice de la situation des pères. J’allais dire des pères modernes, mais à vrai dire je pense souvent à ceux des générations passées qui n’avaient pas la chance – comme nous – de posséder des traces de leur implication auprès des enfants (mails, sms, photos et documents divers). Nous avons cette « chance » de pouvoir monter des dossiers et d’apporter des preuves, mais trois constats m’ont poussé à vouloir aider les suivants et faire progresser la cause des pères :

  1. Je suis chercheur, je pratique les statistiques, et je ne peux pas accepter qu’en France un père n’ait qu’une chance sur quatre d’obtenir la garde alternée quand la mère s’y oppose. C’est révélateur d’un vrai déséquilibre.
  2. Quelle injustice quand le parent qui veut continuer à s’occuper de ses enfants est celui à qui on demande de fournir le plus d’efforts, de preuves, de témoignages et attestations diverses. Cette énergie gaspillée devrait être mise au service des enfants, à être attentif à leurs peines et à leurs besoins dans ce moment difficile qu’est la séparation.
  3. Pour justifier de nos qualités parentales devant le JAF, nous les pères nous ressentons ce besoin de mettre en avant tout ce qui est connoté comme féminin (je fais la cuisine, je repasse etc.). J’espère qu’un jour on reconnaîtra que construire ou rénover une maison, travailler comme un forçat pour faire bouillir la marmite, cela participe tout autant à l’équilibre et au bien-être des enfants.

- Que conseillez-vous aux pères qui luttent pour accéder à leurs enfants, face à une justice familiale faible et dysfonctionnante, et à des services sociaux qui prennent parti exclusivement pour les mères, souvent sans ne rien comprendre ?

Tout d’abord, mon expérience ne me pousse pas à penser que la justice familiale est faible et dysfonctionnante. Des choses peuvent être améliorées, et j’évoque des pistes sur mon site web. Mais dans mon cas j’ai trouvé la justice clairvoyante. Peut-être ai-je eu la chance d’avoir affaire à une jeune juge consciencieuse qui a vraiment étudié mon dossier et qui a pris le temps de l’écoute. Comme je le dis à de multiples reprises sur mon site, ce n’est pas la justice qui oblige au combat, c’est le refus de l’autre parent. La justice est le seul recours dans un état de droit. Cependant :
  1. J’en veux à la société ou plutôt à ce que les médias nous donnent à voir. La garde alternée est stigmatisée, la cause des enfants est utilisée par des lobbies qui défendent tout sauf l’intérêt des enfants et qui font régner une pression énorme sur les épaules des pères et plus généralement des parents qui osent la garde alternée. On utilise les statistiques dans son propre intérêt, sans tenir compte du fait qu’une statistique à un moment donné n’est que le reflet d’un contexte. Qu’on promeuve la garde alternée, qu’on l’accompagne socialement, et les données statistiques seront différentes.
  2. Avec la déjudiciarisation du divorce en 2017, la justice ne s’intéresse au devenir des enfants de parents séparés que lorsqu’il y a désaccord entre les parents. Les parents qui se séparent à l’amiable, de même que ceux qui ne sont pas séparés, peuvent faire à peu près ce qu’ils veulent sans que personne n’y trouve à redire. Beaucoup d’enfants habitent à la campagne et prennent le bus tous les matins pour aller à l’école ou au collège. Pourquoi les exigences de la justice sont-elles si élevées pour accepter une résidence alternée dès lors qu’un parent s’y oppose (taille du logement, disponibilité horaire, proximité à l’école …) ?  J’y vois une forme d’ingérence dans la sphère familiale, nécessaire puisqu’il y a désaccord, mais devenue tout à fait disproportionnée au regard de l’évolution de 2017.
  3. Dans un divorce, le premier point à régler (et on peut le comprendre) c’est la garde des enfants. Cependant, ne serait-il pas normal que ce sujet si important fasse l’objet d’une « clause de revoyure » en justice lorsqu’un parent demandait la garde alternée et qu’elle lui a été refusée ? Le parent qui doit (ou qui fait la bêtise de) abandonner le domicile familial doit se reloger et le faire dans des conditions propices à une résidence en alternance des enfants . Cela prend du temps et demande des moyens financiers dont la visibilité est nulle jusqu’au divorce effectif ... Alors pourquoi se contenter d’une photographie de la situation de ce parent à l’instant t, quand il est dans la panade ? Je milite vraiment pour une clause de revoyure de ce type, et que le parent qui s’est vu refuser une garde alternée puisse bénéficier des parts relatives aux enfants pour le calcul de ses APL et autres prestations sociales tant que toutes les voies de recours ne sont pas épuisées. Dans l’état actuel, on ne fait que figer une situation sans offrir de perspectives d’évolution juridique et matérielle.
  4. Le législateur a une part de responsabilité énorme car le Juge applique la loi. Or, je vois que les choses évoluent beaucoup grâce à la jurisprudence ces deniers temps. Pour les prestations sociales, toutes les évolutions de juillet 2017 relatives à la garde alternée (APL, RSA etc.) sont dues à des parents qui ont eu le courage d'aller en justice pour faire respecter la loi et exiger la mise en adéquation du droit et des politiques sociales et fiscales. Ils ont fait progresser le contexte favorablement à la résidence alternée.  Le législateur n’a-t-il pas une part à prendre dans cette mise en adéquation ? Doit-il rester inactif au motif que trop peu d’électeurs potentiels sont concernés ?
Ensuite, les pères qui luttent parce que la garde alternée leur est systématiquement refusée, je ne me sens pas en droit de leur donner des conseils, je suis conscient qu’ils font déjà le maximum et qu’ils le font bien. Ceux qui luttent pour la première fois, je leur donne plein de conseils sur mon site, mais il y en a deux sur lesquels j’insiste : ne pas quitter le domicile conjugal avant d’avoir vu le juge et être celui des deux parents qui respecte le plus l’autre, pour les enfants.


B/ Nous sommes ici d’accord pour affirmer que la justice penche du côté de la maman, surtout en situation conflictuelle. Les témoignages sont légions. Or, à chaque fois qu'une féministe va dans les médias, ou nous répond , elle essaye de démontrer le contraire : « tout va bien, les statistiques sont en faveur des pères etc ». C'est un problème, car l’on se fait traiter de mythomane.

Ma réponse à ça est simple : dire que les pères sont visiblement satisfaits avec la situation actuelle, c'est comme dire que les femmes se satisfont visiblement d'être moins payées que les hommes puisqu’elles acceptent de signer des contrats de travail moins bien rémunérés. C’est exactement la même logique stupide. La question que la société doit se poser est "pourquoi les pères ne revendiquent ils pas plus la garde alternée" et si ce mode de garde est plus développé ailleurs, est-ce pour de mauvaises raisons ? La France n’entretient-elle pas un contexte défavorable à ce mode de garde qui représente pourtant des bénéfices pour les enfants ?

Les lobbies féministes, à mon sens, veulent entrainer le débat sur la résidence alternée sur un terrain nauséabond qui n’a rien à voir avec l’intérêt des enfants. Si on les suit sur ce chemin-là et qu’on cherche à les contrer, on perd toute crédibilité. A vrai dire, quand je vois que des pseudo-experts en psychomachinchose fleurissent à tous les coins de rue et dispensent leurs avis sur la garde alternée sans qu’aucun média ne questionne leur légitimité, que les débats au parlement s’articulent autour de deux ou trois témoignages lénifiants du style « les enfants pleurent, font pipi au lit, on des maladies de peau » … je me dis que la raison est loin de pouvoir l’emporter. J’ai l’impression que quoi que l’on dise, quoi que l’on prouve, le débat ne sera jamais rationnel et honnête. Dans ces circonstances, je ne sais pas comment les choses peuvent évoluer positivement. Pourtant, je suis optimiste, je pense comme Talleyrand que « tout ce qui est excessif est insignifiant » et que les excès des opposants à la garde alternée finiront par les décrédibiliser totalement. Un jour, ce sont les enfants qui leur diront « mais de quoi parlez-vous, vous qui n’y connaissez rien ? Allez trouver d’autres prétextes pour vos combats qui n’ont rien à voir avec les intérêts des enfants ! ».

Par ailleurs, vouloir opposer hommes et femmes dans ce débat est une erreur. Mon analyse est que les femmes elles-mêmes sont victimes de stéréotypes arriérés et que c’est en partie à cause de cela qu’elles s’opposent parfois à la garde alternée. Comme si c’était un moyen de prouver qu’elles sont de « bonnes mères ». N’oublions pas qu’au début du siècle dernier la garde des enfants était confiée au parent non fautif. Il doit rester des traces de cela dans les esprits d’aujourd’hui. Je pense même que la raison viendra des femmes raisonnables ; elles sont les seules à pouvoir mettre les féministes radicales face à leurs paradoxes. Elles le font déjà sur d’autres sujets, mais il faut bien du courage actuellement.



C/ Il y a beaucoup de structures impliquées dans la lutte pour légalité parentale, la défense des droits des pères, etc..
- Que pensez-vous de l’idée du 18 mai 2018, qui consiste en fait à tenter de créer une sorte de Confédération des Défenseurs de l‘Égalité Parentale, qui permettrait à toutes les structures de garder leur indépendance et leurs spécificités locales, mais de se regrouper pour devenir force de proposition auprès de nos élus ?

J’ai quelques difficultés avec les mouvements associatifs et plus encore avec les mouvements confédérés qui, par nature, sont fragiles et risquent l’éclatement à tout moment. Je pense que la force réside plutôt dans la multiplicité des initiatives et des niveaux d’action. Un dirigeant qui dérape, c’est toute l’association qui trinque et toute la cause qui prend dix ans de retard. Mais je n’aime pas non plus cette dérive actuelle où un individu sur facebook est capable d’entraîner dans son sillage des milliers de followers comme on l’a vu récemment avec cette blogueuse-dessinatrice Emma qui a poussé au lynchage public de trois de ses consœurs (affaire « Les pipelettes », éditions Milan).


- Avez-vous quelque chose à rajouter en plus de ces questions ?

Oui, que j’apprécie beaucoup votre volonté de créer du lien entre les différentes initiatives de tous ceux qui se battent pour que la séparation des parents ne conduise plus à la mort affective d’un parent pour les enfants.


Merci, et nous vous souhaitons une excellente journée :)

Merci à vous.




Arnaud est chercheur en génétique. Suite à son histoire personnelle, il a créé et mis le ligne le site www.osez-la-garde-alternee.fr

21/03/2018 Pierre
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